Divertimento vocale Freiburg
01.06.2011

Chanter la vie : un portrait musical du Divertimento vocale Freiburg

Vingt ans d’activité : tel est le palmarès de certains membres de ce chœur fondé en 1991. Mais qu’est-ce qui peut bien motiver quelqu’un à assister à une répétition de chœur le soir, après une journée de travail professionnel et/ou familial harassante et à prendre sur soi plusieurs fois par année les peines d’un concert public ? Une soprano témoigne de sa joie des rencontres vocales et humaines, alors qu’une basse malicieuse dit son « plaisir de chanter, et si possible de chanter juste ». Une alto sort régénérée des répétitions, l’effort consenti en groupe lui permettant de se ressourcer. Une autre basse a besoin de chanter pour rétablir l’équilibre entre l’intellect et l’émotionnel, car pour lui, en pratiquant le chant choral, « la vision devient écoute, la tête redescend sur les épaules et l’effort devient plaisir ».

Les chœurs, moteurs de l’intégration culturelle

Le chant fait partie des formes d’expression les plus originelles de la créativité artistique humaine. Qu’il s’agisse de rituels religieux ou de représentations scéniques, en rapport avec des paroles ou par de simples vocalises, le chant fascine et rapproche les humains depuis toujours. Historiquement, la voix est restée longtemps insaisissable, échappant à la reproduction sonore, et, contrairement aux instruments de musique, même à la reproduction visuelle. Les traités des débuts de l’ère moderne et les premiers enregistrements nous permettent de réaliser à quel point nous ignorons tout sur les interprétations d’avant l’ère des reproductions sonores.

Lorsqu’on jette un coup d’œil à l’histoire de la musique en Suisse, on s’aperçoit que les témoignages de chant choral sont avant tout lacunaires jusque vers 1800. Ces lacunes s’expliquent en premier lieu par l’oralité de la transmission. Les airs chantés pendant le travail, par exemple dans le monde agricole, ne faisaient guère l’objet de transcriptions, ou alors sur des feuilles volantes qui n’ont pas été conservées.

Dans le canton de Fribourg, le chant choral actuel a une triple origine. C’est dans les églises et dans les couvents qu’il est le plus facile à retracer. Par contre, les circonstances précises de l’élargissement du chant choral des congrégations à l’assemblée des fidèles ne sont pas documentées avec précision. Vu que le chant est enseigné comme branche à part entière dans les écoles fribourgeoises dès les années 1820 et vu les liens étroits qui unissaient l’école à l’Église à cette époque, l’inscription du chant au programme scolaire pourrait être un signe du transfert du chant d’église dans le domaine profane. Le deuxième pilier du chant choral fribourgeois se fonde sur la pratique du chant initiée en Suisse alémanique par Hans Georg Nägeli (1773–1836) dès 1810, puis diffusée dans la région lémanique sous l’influence de Jean Bernard Kaupert (1786–1863) dans les années 1830. La tradition des chœurs mixtes actuels doit beaucoup aux élans patriotiques et nationalistes du milieu du 19e siècle. La première société de chant a été fondée en 1841 à Fribourg. Ce mouvement choral, motivé par des raisons pédagogiques, avait aussi des objectifs d’intégration sociale et nationale, voulant rendre au « peuple » ses propres chansons séculaires. Il peina toutefois à atteindre toute la population, qui ne disposait pas du temps nécessaire pour se joindre à un chœur. Le mouvement choral se limita, durant les premières décennies du moins, à la bourgeoisie. Pour ce qui est du répertoire des sociétés de chant de cette époque, composé avant tout de « chants nationaux », d’« airs suisses » et autres « ranz des vaches », il est faux de penser qu’il s’agit de la poursuite d’une tradition séculaire, basée sur la transcription d’airs qui étaient à l’origine transmis oralement. Ces airs constituent des créations récentes sur des paroles tout aussi récentes, inspirées des éléments caractéristiques de la musique de l’arc alpin, dont on célèbre la nature intacte. Il n’existe toutefois pas de lien direct entre le répertoire des chœurs d’alors et celui de la population alpine. Pour reprendre le mot de l’ethnomusicologue suisse Brigitte Geiser-Bachmann : « Le ranz des vaches et les chants populaires, diffusés sous la forme de contrefaçons mièvrement illustrées, ont été intégrés à la musique de salon. »

Le troisième pilier de la tradition chorale fribourgeoise est représenté par la pratique chorale au sein de la Société suisse de musique (1808–1867). Cette association organisait des fêtes dans les villes suisses à intervalles irréguliers, dont deux eurent lieu à Fribourg (1816, 1843). Ces manifestations permettaient à la fois de fédérer les membres et de diffuser leurs répertoires respectifs. La première Société de musique fribourgeoise vit le jour en 1813 déjà et son activité se poursuivit jusqu’en 1843. Cette association contribua de manière déterminante à institutionnaliser la vie musicale bourgeoise. Elle se constituait d’un chœur d’hommes et d’un chœur mixte, qui, tous deux, participaient à la liturgie célébrée à la cathédrale Saint-Nicolas les jours de fêtes religieuses. Par ailleurs, les membres de la Société de musique organisaient des concerts semi-publics où ils donnaient, avec le renfort de musiciennes et de musiciens professionnels, des œuvres profanes, notamment des extraits d’opéras. C’est de ce milieu qu’est issue la pratique de la musique savante, tant vocale qu’instrumentale, hors du milieu ecclésial.

Le répertoire choral actuel se nourrit donc de trois sources historiques. Il explique aussi le choix des œuvres du présent CD, qui paraît aléatoire à première vue, puisqu’il comprend des pièces spirituelles, profanes, populaires et contemporaines.

Le répertoire : continuité dans l’innovation

Les chœurs sont à la fois les initiateurs et les destinataires des compositions chorales. C’est aux concours de composition lancés par les associations faîtières et aux commandes de composition attribuées de manière ciblée par les chœurs que nous devons le renouvellement permanent du répertoire choral, permettant aussi aux choristes de se familiariser avec la musique de leur temps. Ainsi, les pièces du présent CD ont toutes été créées en moins de cent ans, la majorité même durant les cinquante dernières années.

Mys Seiseländli donne le ton : le Divertimento vocale réserve une place de choix aux compositrices et compositeurs fribourgeois qui œuvrent de part et d’autre de la Sarine, un répertoire complété par des pièces d’autres compositeurs suisses. Le chœur rend ainsi hommage aux créatrices et créateurs musicaux de sa propre culture tout en présentant un aperçu de la création chorale suisse sur un siècle, dont plusieurs premiers enregistrements. Fribourg, situé à la croisée des chemins entre le nord et le sud, entre les Préalpes et le Plateau, est prédestiné pour servir de lien entre les différentes cultures. Le présent CD est aussi à placer sous ce signe.

Au terme de vingt ans de pratique commune du chant, le Divertimento vocale présente un CD portrait qui se fait le reflet de son répertoire et qui pourra servir de point de départ à de nouveaux projets. Les œuvres ont été choisies pour le plaisir du public local et fidèle du chœur, mais aussi pour permettre à un public plus large de se familiariser avec la tradition chorale fribourgeoise, avec des musiques inspirées par des langues variées et par des mélodies d’un passé lointain, proche ou tout récent.

Irène Minder-Jeanneret

Bibliographie

CD Œuvres suisses pour chœur

CD Œuvres suisses pour chœur